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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 23:48

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En 1989, avant que le Mur ne tombe, je suis allé visiter la maison natale de ma Mère avec ma Tante.

Cela faisait bien 20 ans que ma Tante allait chaque année là-bas.
Cette fois-là et pour la première fois depuis 1945, elle a pu.
Avec nous.
Nous avons pu entrer et visiter la maison.

La maison servait depuis 25 ans de maison de retraite, et la responsable de la maison avait interdiction de laisser entrer des membres de la famille des anciens propriétaires.

Ma grand mère est partie de cette maison avec un oncle lorsque les Russes étaient à 8 kilomètres.

Une moto et de l'essence avaient été stockée dans le garage. Ils ne voulaient pas partir trop tôt, car la maison aurait pu être pillée par des voisins, et non par les Russes...

Dans la nuit précédente, la moto et les jerrycans d'essence ont été dérobés et ma grand mère a appris à faire du vélo, avec l'aide cet oncle, et des arbres voisins.
Je sais qu'elle n'en plus jamais refait depuis.

Au moment où les Russes sont entrés à Lipsa, dans la nuit du 20 au 21 avril 1945, cela faisait quelques années que ma grand mère et la famille vivaient dans une dépendance.

Les nazis occupaient la maison principale.

Un autre de mes grands oncles avait perdu son siège de député aux élections de 1933.

Chaque nuit, ma grand mère se levait et écrémait le lait pour nourrir ses filles. Sur les photos de l'époque, ma mère a des joues rondes et joufflues d'avoir mangé trop de crème.

Dans cette région , il y a deux parties qui intéressent ce récit: le village de Ruhland, gros bourg et il y a deux petits hameaux, autour d’un étang dans un bois dans un grand jardin, celui d’Hermsdorf et celui de Lipsa, un peu excentré.

A Ruhland il y avait des Trabant, il n'y en avait pas à Hermsdorf et surtout à Lipsa.

Ma mère ne porte pas un prénom germanique: Cordula veut dire petit cœur en espagnol.

En souvenir de l'enfant née la bas, et par signe d’opposition, il y avait en 1989, 17 Cordula qui sont nées, principalement à Lipsa et aucune à Ruhland.

La maison a servi d'abri pour loger 250 refugiés ensuite, puis d'hôpital pour les blessés. Chaque année jusqu'en 1953, la maison et le jardin, servaient pour le bal et la kermesse de l'école.

Dès 1945 les Russes ont démantelé et redistribué toutes propriétés qui dépassaient 100 ha.

Pendant ce temps là, ma mère, une de ses sœurs et ma grand mère ont été arrêté puis déportés à Bennewitz. Quelques jours après, lorsque les Russes ont "libéré" ce camp, ma Mère, sa soeur et ma grand mère ont été de nouveau réunis mais pas libérés, une sorte de rétention administrative, car sans jugement.

En qualité de propriétaires terriens, ils auraient gênés dans leur maison réquisitionnée qui servait à loger d'autres refugiés.

A la faveur et au hasard des événements, ils ont pu s'échapper et rejoindre le reste de la famille installée plus à l'ouest dans une autre maison et y ont vécu quatre ans dans un pays qui n'était que des ruines, et pour lequel chaque rentrée scolaire était l’événement le plus important de la vie du village.

A l’ouest, après le 8 Mai 1945, la génération en âge de travailler et reconstruire a reconstruit pour les générations futures.

Ma grand mère est revenue clandestinement en 1946 à Lipsa. Certains voisins l'ont dénoncé et elle a du se cacher dans une malle dans le grenier de la maison ou elle a enfanté ma Mère, protégée par sa camériste assise sur la dite malle pendant que les Russes fouillaient et la cherchaient dans le grenier et alentours.

Elle était venue chercher du linge, son linge, pour ses enfants.

C'est la dernière fois qu'elle est retournée chez elle. En 1949, la RDA était constituée.

Lors de cette visite découverte en juillet 1989, un détail insignifiant et anodin pour beaucoup m'avait frappé: les portes, volets et fenêtres n'avaient pas de peinture. Nulle part de peinture neuve à Ruhland, Hermsdorf, Lipsa ou Dresden, sauf sur les bâtiments officiels.

Les routes étaient faites de petits pavés ronds et étaient étroites, les autoroutes étaient constituées de plaques de ciment, dont les jointures formaient des marches.

Nous étions logés chez la famille de la camériste et chaque été et pour chaque Noel, depuis 15 ou 20 ans déjà, ma Tante, passait avec son Combi, son ou ses teckels, comme le Père Noel et son traineau.

Je me souviens d’une soirée très émouvante avec les habitants de Lipsa, lorsqu’ils sont venus pour rencontrer « leur » Cordula, le symbole de leur résistance au parti, et lorsqu’ils ont apporté les souvenirs de la famille, les albums de photos et tous les éléments se rapportant à la maison.

Nous étions très gênés pour l’exprimer, mais il n’a pas été difficile pour se comprendre : ces souvenirs n’étaient pas, ou n’étaient plus les nôtres, mais leur appartenaient, car c’étaient eux qui tenaient la maison et l’empêchait de s’écrouler ou de bruler comme l’autre maison de Ruhland, (aussi à la famille mais qui n’était utilisée qu’en été, car inchauffable en hiver.) Ces souvenirs appartenaient plus à l’histoire de la maison pour laquelle ma famille n’avait été qu’une page passée, alors qu’ils étaient la nouvelle page. Ces souvenirs avaient plus de valeur symbolique là où ils étaient qu’au fond de placards chez nous.

Je pris des photos de photos pour nos albums de famille. J’emportais aussi au milieu de mon linge, les chemises et pantalons et effets personnels d’un garçon, que je ne connaissais pas et qui avait à peu près la même taille que moi et était passé à l’ouest, sans rien que l’envie de vivre, quelques semaines plus tôt.

Dix ans après, en 1999, je suis retourné à Lipsa, la Treuhand avait permis à un affairiste corrupteur de racheter la maison pour 1 DM, un demi euro…

Une de mes cousines avait tenté de la racheter, sans en référer à son père qui aurait été le plus légitime avec ma grand-mère.
En vain.

Cela avait provoqué un débat dans la famille, un court débat, il est vrai.

Les anciens, ceux qui avaient vécus à Lipsa ne voulaient plus y retourner, et la jeune génération comprit très vite qu’une maison de 1600m², sans la propriété de la ferme, qui déjà à l’époque malgré les 1875 ha, ne rapportait pas assez pour faire face aux charges d’entretien, était un gouffre financier. Les 1875 ha étaient devenues une multitude d’exploitations dont les plus grosses ne dépassaient pas 100 ha.

Il est vrai que la Bundesrepublik avait indemnisé la famille. A l’époque, au début des années 60, la part de Maman avait permis d’acheter un studio de 25m² à Paris.

Revendu plus tard, il a servi à acheter au début des années 70, une girondine en ruine, dont la charpente a longtemps été tenue par des troncs d’arbres en guise de chandelles et la toiture était faite de bâches et de tuiles.

J’y ai passé mes plus beaux étés à reconstruire une ruine et à aller à la plage bâtir des châteaux de sable.
La famille venait nous voir d’Allemagne, quand nous n’allions pas la visiter.

C’était longtemps un « camp d’été » installé à la fortune de chacun, avec cette ambiance chaleureuse à nulle autre pareille comme il existe chez tous les refugiés et ceux qui ont tout perdu… et avec les toilettes dans une cabane dans le jardin avec une planche à trois trous.

Les riz au lait, les compotes de pommes, les longues soirées à évoquer les bons souvenirs dans les périodes difficiles et les liens du cœur ont longtemps été notre seule nourriture et restent mes plus beaux souvenirs d’enfance.

Dix ans après, Lipsa a été rénové, la maison de retraite a été fermée par l’affairiste.

Compte tenu des circonstances spéciales de son acquisition, dans une procédure pour laquelle nous n’avons rien su, ni rien demandé, l’affairiste a été condamné à entretenir pendant 99 ans les propriétés qu’il avait rachetées frauduleusement sans avoir le droit d’y loger. Il paye pour, mais ne peut en bénéficier. Curieuse décision pragmatique de justice, que je ne connais pas…

Les maisons autours de Lipsa ont toutes des ouvertures modernes en PVC ou en bois traité et peint, les toitures, les façades sont rénovées et sont belles. Les routes sont en macadam moderne, et il y a des voitures modernes à Lipsa.

A Ruhland , il y a encore des petits pavés ronds, des fenêtre sans peintures et des êtres gris recroquevillés sur eux mêmes et sur des souvenirs d’un temps …où c’était mieux avant…selon eux, quand le parti, la RDA , et pas encore l’Europe…et gna gna gna…

Après lui avoir raconté mon premier séjour à Lipsa, et à propos de Ruhland, ma grand-mère m’a déclaré le 29 juillet 1989, jour de son 80ème anniversaire : « N’oublie jamais : Un peuple qui a supporté 12 ans le nazisme, et 40 ans le communisme n’a eu que ce qu’il mérite ».

Le rationnement avait été mis en place à Hermsdorf et Lipsa à compter du 27 juillet 1939, les privations, les pertes de ses frères, de son mari de sa dernière fille, quitter et abandonner sa maison, n’étaient rien sans doute à coté du choc de devoir apprendre à faire du vélo dans l’urgence.

Mais le paroxysme de l’abominable avait été atteint, lorsque que chez elle, après la guerre, elle avait été obligée de se cacher, car elle avait été dénoncée par des voisins, par pure méchanceté.

Cela lui avait laissé une déception énorme qui l’accompagnait encore lorsque deux ans plus tard ses yeux se fermèrent.

En arrivant à Lipsa, en 1999, nous avons été étonnés, ma mère et moi de trouver le jardin entretenu, les massifs faits.

A notre plus grande joie nous avons appris que ce sont les filles de la camériste de ma grand-mère et les enfants de Lipsa, les « Cordula » qui viennent prêter la main, entretenir et continuer à jouer dans un jardin qu’ils ou elles ont connu à l’occasion des fêtes scolaires. Ils perpétuent leurs gestes familiers et alimentent leur image du bonheur et des instants heureux vécus ensemble.

Malgré le temps et sans discours, la terre revient à celles et ceux qui l’entretienne.

Il m’est arrivé un soir, de ce séjour de 1999, une nuit plutôt, de me promener dans la forêt et le jardin autour de Lipsa.

Etrange sensation que de fouler ainsi un lieu inconnu ou mes oncles et tantes ont été enfants et dont leurs récits m’ont décrit, comme seuls les enfants savent l’expliquer, les secrets et trésors des arbres et des cachettes. Une de mes tantes m’avait parlé des cèpes et de l’endroit où ils poussaient.

Pas un seul fossé, buisson, ruisseau que je ne connaissais.
Pourtant je n’y étais venu qu’une fois, dix ans plus tôt. Curieusement la terre, le sol, le climat, en cet été, avaient la même odeur, la même atmosphère que ce Médoc d’adoption.

J’ai pu commettre mon forfait alors que la nuit était très sombre.

Des cyclamens et des cèpes tètes nègres sont sortis de terre l’automne dernier comme s’ils avaient été essaimés… et ma tante qui habite à 25 kms de là, m’a dit en avoir ramassé, pour la première fois depuis bien longtemps… comme lorsqu’elle était enfant avant guerre.

Elle a pensé à nous le dire à cause des cyclamens, comme dans le jardin dans le Médoc…

Cette nuit là, quelques pins, châtaignier et chênes médocains ont pris racine à Lipsa.
Et depuis, quelques arbres de Lipsa ont été planté dans le Médoc.

Ils me survivront et cette idée me plait.
C'est très bien ainsi.

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Published by Ashaninka
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